Dernier du nom, le VI marque un tournant, dans la mesure où il s'agit davantage d'un" Mauric" que d'un " Tabarly". Le skipper Eric Tabarly  a laissé carte blanche à l'architecte pour la conception générale du bateau, n'intervenant vraiment que sur le plan de pont et les emménagements.

De l’uranium dans la quille de Pen Duick VI et plus d'options révolutionnaires, mais reste un coursier aux proportions relativement classiques (on dirait un gros Impensable), qui se montrera efficace. Sans une déveine noire (démâtages à répétition), la première Whitbread lui était manifestement promise.


Spécifications

Architecte André Mauric
Année de lancement : 1973
Constructeur : Arsenal de Brest
Matériau Duralinox

Longueur 22,25 m
Largeur 5 m 30
Tirant d'eau 3 m 40

Déplacement 32 T
Lest de 14,7 T

Gréement Ketch
Grand mât : 25 m
Artimon : 18 m
Voilure au près : 260 m2
Voilure au portant : 600 m2

Pen Duick VI - 250 000 milles au loch

Le sixième Pen Duick est conçu pour les courses régies par les règles de jauge IOR (International Offshore Rule), et en particulier la première Whitbread, course autour du monde disputée en équipage en 1973/74. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce grand ketch en aluminium de 22 mètres va connaître la gloire à l'occasion d'une victoire héroïque dans la Transat en solitaire de 1976. De l'avis même du maître des Pen Duick, il s'agit de sa plus belle victoire. Puis, il poursuit une formidable carrière à l'occasion de navigations sur l'ensemble des océans du monde où il apprend la haute mer à bon nombre d'équipiers. Certains deviendront célèbres. Aujourd'hui, basé à St-Malo, il continue de faire découvrir l'art de la navigation hauturière dans le monde entier.

Un original financement.
En 1973, époque de la création de la première Whitbread, aucun grand bateau "classique" n'avait encore pénétré les hautes latitudes sud en compétition. Eric Tabarly conçoit Pen Duick VI pour ce programme, ainsi que pour les autres courses répondant à la jauge IOR. Un parcours complet où il faut être le plus rapide à traverser les calmes, profiter des alizés, conserver l'avantage au portant dans les tempêtes.
La construction en alliage d'aluminium par l'arsenal de Brest d'un bateau aussi important -il pèse quelques trente tonnes- demande un budget conséquent. Tabarly est dépourvu de fortune personnelle. Au début des années 70, le sponsoring n'est pas encore dans l'air du temps et le marin breton tient au nom de Pen Duick. Le mode de financement adopté pour construire le sixième Pen Duick marque son temps par son originalité et préfigure le sponsoring des années 80. Ce montage est dû à la réflexion de Michel Leberre, publicitaire, et de Gérard Petipas, naviguant depuis de longues années avec Tabarly. Un pool de fournisseurs réunis dans un groupement d'intérêt économique va participer au financement principal.

1973. Malheureuse Whitbread.
C'est André Mauric, architecte marseillais spécialiste des bateaux de jauge, et particulièrement attentif au délicat problème de l'équilibre des navires, qui est retenu pour dessiner Pen Duick VI. Avec ses 32 tonnes, son grand mât culminant à 25 mètres, portant des focs de 150 m2 et des spis de 350m2, Pen Duick VI est l'un plus beaux bateaux de course au monde. Dès les premiers essais, il se révèle particulièrement rapide, puissant et équilibré. Mais contre toute attente, deux démâtages ruinent toute chance de ce placer dans cette course autour du monde partie de Portsmouth en septembre 1973. Rentrant vers l'Europe, Pen Duick VI passe le Cap Horn le 2 mars 1974. Pourtant, comme le révèle deux traversées d'océan, Rio de Janeiro à Cape Town et Cape Town à Sydney, le grand classe 1 mené à la cravache, montre des performances uniques dans les annales de la course en haute mer. Si le bateau n'est pas classé, l'équipage de Pen Duick VI a connu des moments exceptionnels. Pour la première fois, Éric et ses équipiers ont tout le loisir d'observer la masse sombre du fameux Cap Horn dont le sommet culmine à 400 mètres et qui passe lentement le long du bord. Bernard Rubinstein, Bernard Deguy, Marc Pajot, Mikaël Leberre, encadrés par les " anciens " dont Olivier de Kersauson sont du voyage. A l'occasion de cette année 74, trois bateaux de Tabarly doubleront d'ailleurs le fameux "cap dur". Pen Duick III barré par Marc Linsky vient de laisser Tahiti dans son sillage et rentre en Europe après un long périple dans le Pacifique. Manuréva, ex-Pen Duick IV, mené par Alain Colas en provenance de Sydney vire lui aussi le Horn à son retour vers la France.
Puis le grand bateau s'aligne à d'autres épreuves. Il participe en 1974 à la grande classique des Bermudes, en 1975 au Fastnet. Cette année-là, il remporte le Triangle Atlantique, une grande boucle au départ de St-Malo avec descente de l'Atlantique, escale à Capetown, puis Rio et retour à Portsmouth. Eric embarque une bande de jeunes équipiers dont la vie va être marquée à tout jamais. Eric Loizeau, Philippe Poupon, Pierre Lenormand ... se souviennent des bons moments passés à bord.
Pendant la course du Triangle Atlantique lors de l'escale de Rio, Tabarly apprend qu'il est impossible de construire le multicoque auquel il pensait pour disputer la prochaine Transat dont le départ a lieu en juin 76. Il fait alors le formidable pari de s'engager à bord de Pen Duick VI qui subira quelques petites modifications. Dans la mesure où les coureurs doivent se soumettre à une qualification de 500 milles avec leur bateau, Tabarly débarque son équipage quelques jours au Brésil et cingle seul vers le large pour satisfaire à la formalité.
Plus têtu que jamais, Tabarly a tenu son pari. Quelques mois plus tard, il est à Plymouth pour participer à la Transat en solitaire à bord d'un bateau conçu pour quatorze équipiers. 1976 est l'année de la démesure. Cent vingt bateaux participent à l'épreuve, Vendredi 13 (40 m) est au départ. Mais surtout, le quatre mâts Club Méditerranée, long de 72 mètres et mené par Alain Colas, vainqueur de 1972, fait partie des grands favoris.

1976. Transat triomphale.
Contre toute attente, certains le croient même perdu, Pen Duick VI sort de la brume de Newport au petit matin du 23ème jour de course. Il a traversé quatre fortes dépressions, rebroussé chemin puis continué. Il devance Club Méditerranée qui a dû relâcher à Terre-Neuve pour réparer ses voiles. Personne n'a pointé le bateau sur la ligne d'arrivée et il se dirige à la voile vers l'intérieur du port. Éric Tabarly apprend qu'il vient alors de remporter sa seconde Transat.
Aux premiers journalistes parvenus à bord, il avoue la difficulté de l'épreuve balayée par cinq violentes dépressions et son avarie de pilote qui faillit causer son abandon. "La cinquième dépression a été la pire. Le vent n'était pas plus fort, mais les vagues étaient très abruptes. Il y avait un gouffre qui s'ouvrait devant le bateau. Il tombait alors en chute libre. Cela faisait un bruit terrible. Le bateau n'a jamais cogné aussi dur. Jamais je n'avais connu pareille secousse. Mon anémomètre qui va jusqu'à 60 noeuds s'est trouvé bloqué pendant des heures. Quand on voit la mer blanche d'écume soulever des volées d'embruns aux crêtes des vagues, c'est un joli spectacle. C'est aussi le signe que ça souffle vraiment fort." Sur les 120 bateaux qui étaient au départ, 40 ont dû abandonner et l'on déplore la disparition de deux coureurs.

A l'école buissonnière.
Pen Duick VI connaît aussi l'école buissonnière dans le Pacifique. Pour rallier la course autour du monde à Auckland en 78, Tabarly et son équipage traversent le Pacifique au départ de Los Angeles jusqu'à Tahiti. Ils dansent le Tamouré aux Marquises, jouent au football contre les autochtones des îles Tuamotu et récoltent bananes et noix de coco aux Gambiers. Une formidable promenade pour ces jeunes équipiers qui découvrent le monde. Ils ont pour noms Titouan Lamazou, Jean-Louis Etienne, Jean-François Coste, Philippe Poupon, Olivier Petit...
En 1981, Pen Duick VI est baptisé Euromarché pour participer à la troisième Whitbread. Une remise à neuf du grand bateau a eu lieu au chantier Pouvreau de Vix en Vendée : mise en place d'une nouvelle quille porté à douze tonnes avec un tirant d'eau de 3,90 m, changement du moteur, remodelage des tôles de coque déformées par les milliers de milles, réfection des circuits électriques, modernisation d'une partie de l'accastillage et d'une manière générale, une sérieuse chasse au poids permettant de gagner environ 4 tonnes. Mais les concurrents ont également progressé dans leur démarche architecturale et Euromarché ne finit qu'à la dixième place sur 20 bateaux classés.

Aujourd'hui
Les changements de jauge, l'amélioration constante de la technologie empruntée désormais à l'aéronautique rendent les performances de Pen Duick VI obsolètes. Mais ses qualités marines en font un bon croiseur hauturier. Du Groenland à l'Antarctique, de l'Atlantique au Pacifique, il ne cesse aujourd'hui d'apprendre la mer à ses nombreux stagiaires. Appartenant à la famille Tabarly en majorité, ainsi qu'au " Club de Croisière Pen Duick ", le vainqueur de la Transat 76 effectue des stages de croisière autour du monde sous la direction d'Arnaud Dhallenne. Depuis 1986, le grand ketch noir traverse chaque année l'Atlantique pour effectuer la saison d'hiver aux Antilles et revient au printemps où il navigue en stage au départ de St-Malo. Quinze années à effectuer quelques 10 000 milles par an. En 2002, après avoir accompagné les concurrents de la Route du Rhum au départ de St-Malo, il effectue la saison d'hiver 2002/03 aux Antilles.
Revenu en France à Pâques, il navigue en Manche jusqu'au début de l'été. A partir de juillet, toujours pour ses stages de croisière, il sera basé en Méditerranée. Puis il quittera l'Europe pour les pays froids de l'Antarctique, avant de renouer avec le Pacifique. ( Renseignements : www.club-penduick.com )

A bord de Pen Duick VI
" En 1981, pour son troisième tour du monde, c'était un bateau largement dépassé. Il était beaucoup plus lourd que ses principaux adversaires. Les voiles d'avant pesaient des tonnes et tout était tendu à craquer, sous tension maximale. Les manœuvres étaient vraiment physiques, et à chaque fois, Eric était sur le pont. Dans la deuxième étape (Indien), on a explosé nos neuf spis. Mais sentir ce mastedonte dévaler les pentes à fond la caisse était réellement impressionnant. Et ce n'était pas Eric qui allait mollir alors que c'était le matériel qui nous trahissait. "
Jean Le Cam / Extrait de la revue Bateaux

Pen Duick VI, particularités pour la première Whitbread.
Le lest en uranium appauvri placé dans la quille du bateau a fait couler beaucoup d'encre. C'est davantage pour des raisons financières que Tabarly a préconisé cette solution. Le CEA proposa d'offrir l'uranium et cela évita de faire l'achat de 15 à 16 tonnes de plomb. La densité de la quille une fois usinée n'était pas plus forte qu'un lest classique dans la mesure où l'uranium était enrobé dans un voile de résine. Tabarly déclara " Une économie de bout de ficelle qui m'a coûté cher". En effet, les Anglais prétextèrent que ce lest n'était pas conforme au règlement de l'IOR dans le but de le déclasser et il fut nécessaire de le changer.
L'adoption d'une barre franche fut décidée par Eric Tabarly lui-même. Il la souhaitait comme sur tous ses Pen Duick : " un safran bien compensé devrait pouvoir donner une barre équilibrée ". Mais le skipper des Pen Duick reconnaissait son erreur et à l'occasion de l'escale de Rio de Janeiro et une barre à roue était installée à la grande satisfaction des équipiers, pourtant non dépourvus de muscles !
Le bouclier en tôle ceinturant l'arrière du cockpit est une anecdote instructive sur les craintes de cette époque. Les monstrueuses déferlantes observées par les anciens, en particulier les équipiers des grands voiliers naviguant dans le grand sud, avait fait douter les navigateurs de la première Whitbread et leur entrée au sud du quarantième parrallèle. Par mauvais temps, les déferlantes n'allaient-elles pas balayer les ponts, couvrir les bateaux ? Les photos de Pen Duick VI au départ de Cape Town montrent le barreur adossé à une paroi de métal. Un objet finalement encombrant qui fut passé par-dessus bord une fois rencontré l'expérience des mers fortes et croisées. En fait la légèreté et la vitesse de ces " petits " bateaux de course bien dessinés, permettaient de soulager et fuir sur les vagues les plus grosses.

 

Pen Duick VI, particularités pour la Transat 76
Des modifications furent apportées pour manœuvrer en solitaire :
Bande ris dans le génois.
Quatrième vitesse sur les moulins à café.
Patte d'oie envoyée avec une drisse et fixée au pont pour guider les grands focs dans leur descente.
Équipement d'une chaussette à spi.
Placement sur la voûte arrière d'une génératrice électrique alimentée par une hélice traînée pour refaire le courant électrique (elle ne marchera que quelques heures).

Le long sillage de Pen Duick VI
1973/Whitbread - 30 000 milles
1974/Atlantique, Bermudes, Atlantique, Cork - 7 600
1975/Ostende,Cowes, Dinard, Channel, Fastnet - 1 500
Triangle Atlantique - 16 200
1976/ Transat solo, retour Brest - 6 000
Fort de France, Panama - 4 700
1977/ Panama, Los Angeles - 3 000
Los Angeles, Tahiti - 3 500
Tahiti , Nouméa, Auckland - 3 100
Auckland, Rio de Janeiro - 7 400
1978/ Rio, Porstmouth - 5 500
1981/ Whitbread - 30 000
1986/2000 environ 15 ans - 150 000 milles
Atlantique, Antilles, retour - 7 000
Manche, Atlantique - 3 000
Total par année - 10 000
Soit environ un total de 268 500 milles Une distance qui représente plus de 12 fois le tour de la terre comptée à l'équateur (21 600 milles)

Ce texte est tiré du site : http://www.penduick.com